mercredi 4 mai 2016

De quelques classiques féministes

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On ne peut que mieux voir l’aujourd’hui à regarder le passé plus ou moins récent, que s’enrichir à revisiter nos proches d’hier, que mieux évaluer nos progrès et nos reculs, nos gains et nos pertes.


Kate Millett (Saint Paul, Minnesota, 1934-)

La politique de la cruauté (2010)
En Iran (1979)
La Cave, méditation sur un sacrifice humain(1979)
Sita (1978)
En vol (1975)
La prostitution, quatuor pour une voix féminine (1973)
La politique du mâle (1970)




Elle l’affirme, elle l’explique, elle l’analyse, elle le développe : « La sexualité a un aspect politique ». « L’essence de la politique étant le pouvoir », on en déduit aisément que le patriarcat est, dans son ensemble, une « institution politique » et la domination sexuelle, « sans doute l’idéologie la plus répandue de notre culture. »



Marilyn French (New York, NY, 1929-2009)

Toilettes pour femmes (1977)
Les bons sentiments (1980)
La fascination du pouvoir (1985)
Telle mère, telle fille (1987)
La guerre contre les femmes (1992)




Depuis près de quatre mille ans, les hommes nous font la guerre. Une guerre totale et cohérente, aux fronts divers parfaitement raboutés les uns aux autres : discrimination économique et politique, subordination au nom des religions, domination de notre corps, oblitération de notre histoire. Les institutions elles aussi font preuve de « haine » à notre endroit : l’éducation, la médecine, la justice (assassiner une prostituée, un homosexuel, ce n'est pas tuer « des êtres humains à part entière ». Et puis, il y a la guerre culturelle : l’art, les médias, la pornographie, la publicité. « Voici venu le temps de la contre-attaque […] Une espèce peut-elle espérer survivre lorsqu’une moitié de ses membres agresse systématiquement l’autre? »

jeudi 10 mars 2016

De quelques femmes remarquables - 4

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Voici quatre femmes, quatre personnalités bien différentes, quatre vies « incomparables » … mais qui toutes ont prouvé par leurs actes qu’elles valaient largement les hommes.


Hatsepshout (Égypte, entre 1508 et 1495 av. JC – Égypte, vers 1457 av. JC)



Pendant les 21 années de son règne, elle porte la fausse barbe traditionnelle des pharaons et autres costumes propres à sa fonction, des vêtements d’homme, une armure en métal pour dissimuler sa poitrine… Elle donne à son nom une terminaison masculine, dirige comme un roi et non comme la régente que, en principe, elle était. Son règne, pacifique, se marque surtout par l’importance des expéditions commerciales qu’elle organise en Phénicie (Liban d’aujourd’hui), au Sinaï et ailleurs. Elle a été, lit-on, l’un des bâtisseurs (!) les plus prolifiques d’Égypte. Bref, comme le dit l'égyptologue James H. Breasted, la « première grande femme dont l'histoire ait gardé le nom ». Oui, même si son successeur Toutmosis III eut à cœur d’effacer les inscriptions de son nom sur nombre de monuments, celle-ci tout de même lui échappa, qui dit « Dame de la terre entière, maîtresse du double pays ».


Marie de Gournay (Paris, 1565 – Paris, 1645)


Amie de longue date de Michel de Montaigne, de sa femme et de leur fille Léonor, sa « sœur d’alliance » (d’où son surnom de « Fille d’alliance de Montaigne »), elle publia la première édition posthume des Essais. Elle ne se maria jamais, mais elle voyagea. Et elle écrivit, beaucoup, notamment Égalité des hommes et des femmes (1622) : « L'homme et la femme sont tellement uns, que si l'homme est plus que la femme, la femme est plus que l'homme... » (formulation modernisée) et un bref mais savoureux article, Grief des Dames : « Bienheureux es-tu, lecteur, si tu n’es point de ce sexe, qu’on interdict de tous les biens, l’interdisant de la liberté : ouy qu’on interdict encore à peu près, de toutes les vertus, luy soustrayant le pouvoir, en la moderation duquel la pluspart d’elles se forment ; afin de luy constituer pour seule felicité, pour vertus souveraines et seules, ignorer, faire le sot et servir. »


Madeleine Pelletier (Paris, 1874 – Paris, 1939)


Anthropologue, elle étudie le rapport entre le volume du crâne et l'intelligence selon les théories de Broca, mais rejette rapidement l’idée d’un quelconque rapport entre les deux et refuse par conséquent l’idée alors courante que, du fait même de leur plus petite taille, les femmes seraient intellectuellement inférieures aux hommes. Elle se tourne ensuite vers la médecine, devient la première femme en France à être interne dans un établissement psychiatrique d’État – et s’empresse de dénoncer les internements abusifs. Secrétaire d'une organisation (l’une des plus radicales de l’époque) intitulée La Solidarité des femmes, elle part pour Londres en 1908 représenter ce groupe aux manifestations de Hyde Park organisées par les suffragettes londoniennes. Toujours vêtue comme un homme, mais refusant de faire une demande de « travestissement » aux autorités concernées, elle déclare : « Je montrerai les miens [les seins] dès que les hommes commenceront à s'habiller avec une sorte de pantalon qui montre leur… »


Irena Sendlerowa, dite Irena Sendler (Otwock, 1910 – Varsovie, 2008)


En pleine Occupation, elle s’emploie à faire sortir les enfants du ghetto de Varsovie. Tous les moyens lui sont bons : égouts, ordures, boîtes à outils ou sacs à pommes de terre… elle en sauvera 2500. Arrêtée par la Gestapo, soumise à des tortures qui la laisseront à jamais infirme, elle garde le silence. Condamnée à mort, elle est sauvée de justesse. Soucieuse de voir les enfants récupérer leur identité après la guerre, elle avait constitué une liste de leurs noms et enfoui celle-ci dans une jarre de verre enterrée sous un arbre au fond de son jardin, laquelle fut retrouvée. Elle est reconnue « juste parmi les nations » par Yad Vashem en 1965.


Andrée Yanacopoulo

jeudi 28 janvier 2016

Du viol et autres dols

Le viol, c’est l’acte absolu par lequel les hommes affirment leur pouvoir sur les femmes – et leur pouvoir tout court. Prenons pour exemple, parmi les différents contextes dans lesquels il peut y avoir viol, le cas des guerres. Récompense du vainqueur et plus particulièrement du soldat (le « repos du guerrier »), il a, nous dit Susan Brownmiller dans sa pénétrante et avant-gardiste étude de la chose (1975), accompagné les guerres de religion, les guerres révolutionnaires, les guerres de conquête… toutes les guerres. Les justifications des violences sexuelles contre les femmes de l’ennemi varient, mais l’usage reste la norme. Arme de terreur, par exemple lorsque, pendant la Première Guerre mondiale (1914-18), les Allemands envahissent la Belgique neutre et se livrent à moult violences y compris des viols. Arme psychologique, ainsi les viols collectifs des Chinoises, lors de la Seconde Guerre mondiale, afin de renforcer la fraternité entre les soldats de l’armée impériale japonaise. Arme pour ainsi dire marchande dans le cas des bordels institués par Himmler dans cinq grands camps de concentration au profit des détenus dans le but d’accroître la productivité de ces derniers – et par la suite viols de ces mêmes femmes par leurs libérateurs. Arme de vengeance comme en 1945, lors de l’occupation de Berlin par les soldats russes : lorsque des femmes allemandes se rencontrent, chacune, en guise de salut, pose à l’autre la question « Combien de fois? » Et l’on pourrait aisément remplir des pages et des pages : viols collectifs de My Lai par les soldats américains en 1968, « camps de viols » mis en place par la Bosnie-Herzégovine entre 1992 et 1995 et grossesses forcées des femmes musulmanes « pour faire circuler le sang serbe »; utilisation du viol comme instrument de nettoyage ethnique au Rwanda en 1994 – il semble que 70% des femmes violées auraient alors été contaminées par le sida. Etc., etc., etc., ad nauseam. D’ailleurs, depuis 2008, le viol en temps de guerre est reconnu comme « tactique de guerre » par le Conseil de sécurité des Nations Unies : c’est tout dire.

Paradoxalement, de ce crime dont elles sont victimes et qui va parfois pendant longtemps laisser en elles des traces délétères, les femmes se sentent honteuses, voire coupables. Or, il y a eu effraction, vol de leur intimité, il leur faut travailler à transformer cette honte en colère, en lucidité : le coupable de cet acte vil, ce n’est pas elle, c’est il – l’homme.

Mais nous devons aussi agir collectivement. Par exemple, habituer filles et garçons à l’égalité de traitement dans le milieu familial, exiger de l’État qu’il réinscrive le cours d’éducation sexuelle au programme des établissements scolaires… N’oublions pas, toujours et partout :

Viol = vol = vil = il.

Andrée Yanacopoulo, PDF Québec

dimanche 10 janvier 2016

De quelques femmes remarquables - 3

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Aujourd’hui, je vous présente des femmes remarquables peu connues.



Al-Kâhina, dite la Kahena (Région de l’Aurès, 674?-704)

Personnage légendaire mais dont l’historicité est certaine, surnommée « la devineresse », dite « La reine des Berbères de l’Ifriqiyya », elle incarne la résistance berbère contre la conquête arabe au VIIe siècle. Guerrière résolue, elle reste, au-delà des récits véhiculés par la tradition, celle qui a fièrement revendiqué liberté et dignité pour son peuple. En 2003, une statue lui a été élevée à Khenchela (en berbère « Khenchelt »), dans l’est algérien. Laissons cette grande personnalité devenue figure mythique nous inspirer dans nos combats de femmes.


Emily Davison (Blackheathe, 1872-Epsom, 1913)

Suffragette, militante au sein de la Women’s Social and Political Union (WSPU) créée en 1903 par Emmeline Pankhurst, elle a été à neuf reprises emprisonnée pour cause de désobéissance civile. Le 4 juin 1913, pendant le Derby d’Epsom, elle arrive à gagner la piste et à se précipiter sur un cheval en pleine course avec l’intention, disent certaines, de lui accrocher au cou les couleurs de la WSPU. Grièvement blessée, elle finira par mourir quelques jours plus tard. Suicide ou accident? Impossible de se prononcer.


Louise Weiss (Arras, 1893-Magny-les-Hameaux, 1983)


Née dans une riche famille d’origine alsacienne, agrégée de lettres et diplômée d’Oxford, elle est habitée par la fièvre des combats. Pacifiste dans l’âme, elle rêve de voir réunies la France et l’Allemagne, se porte à la défense de la Société des nations. Féministe inconditionnelle qui veut « défendre les femmes contre les autres et contre elles-mêmes » (les Françaises lui paraissent bien timorées et « élevées à l’école de la résignation » en comparaison des Anglaises et des Américaines), elle se battra toute sa vie pour obtenir l’égalité civique et politique entre les femmes et les hommes, et en attendant, faute d’avoir le droit de vote, se prévaudra du droit à l’insurrection : un beau jour de 1936, avec ses compagnes de l’association La femme nouvelle, les femmes s’enchaînent les unes aux autres, bloquant toute circulation dans la rue Royale, à Paris.


Elizabeth Zaroubine (Bessarabie, 1900-?, 1987)


Elle participe activement au mouvement révolutionnaire qui devait en 1917 faire de la Bessarabie la très éphémère République démocratique moldave (aujourd’hui rattachée à la Roumanie). Puis, elle joint les rangs du parti communiste autrichien. Après moult péripéties, elle épouse l’espion Vassily Zaroubine, partage ses activités et devient rapidement maîtresse en la matière. Elle arrive à faire pénétrer, dans le cercle ultrasecret qui entoure à El Alamos le directeur scientifique du Projet Manhattan, Robert Oppenheimer, des agents russes grâce auxquels la Russie pourra, quelques années à peine plus tard, fabriquer sa propre bombe atomique.


Andrée Yanacopoulo

lundi 23 novembre 2015

Du désir d'enfant

« L’irrésistible désir de naissance » dont parlait le Dr René Frydman en 1986 est devenu depuis quelque temps le « DROIT À l’enfant ». Homosexualité, stérilité ne « doivent » plus être des obstacles, tous et toutes « doivent » pouvoir bénéficier des capacités de reproduction dont jouissent les femmes grâce à ce qui a pris pour nom la procréatique.

Volonté acharnée de maîtrise du vivant, de mécanisation et de robotisation toujours croissantes de l’être humain? Question d’éthique ? Certes, mais bien plutôt, d’abord et primant tout, question de féminisme, question du traitement des femmes par la société.

C’est probablement au néolithique, c’est-à-dire à l’époque où l’élevage des animaux était passé dans les mœurs, que l’observation de leur comportement a conduit à découvrir le rôle du sexe masculin dans l’engendrement. Depuis, sexualité et procréation se sont de plus en plus dissociées – au point de penser de nos jours qu’il suffisait, pour se reproduire, de fournir en spermatozoïdes et en ovocytes le ventre d’une femme, quelle qu’elle soit. Une femme pauvre, bien évidemment, qui, moyennant finances, aura ainsi loué à autrui son utérus et neuf mois de sa vie afin de mener à terme la fabrication d’un enfant qu’il lui faudra impérativement remettre dès sa naissance à ses clients, sans même avoir le droit de l’embrasser. Ces mères porteuses ont vite été captées par des entreprises spécialisées dans la mise en place du bonheur des aspirants-parents. Est-il utile de le préciser? Ces firmes, qui se proclament armées des meilleures intentions du monde (ce sont en fait celles dont l’enfer est pavé), réalisent des bénéfices énormes, car le commerce d’enfants est vite devenu très lucratif.

On n’est pas loin du mythe – ou faut-il parler du fol espoir ? – de l’homme enceint, un thème courant dans bien des cultures traditionnelles, et qui se poursuit aujourd’hui avec l’irruption des dits transgenres. C’est pourtant l’évidence même pour qui veut bien voir que le roi est nu : on a beau se maquiller et porter bas, robe longue et boucles d’oreilles, on n’en est pas moins physiologiquement homme (et allaiter un poupon tout en portant ostensiblement une barbe bien fournie ne change rien au fait d’être physiologiquement femme).

Bref, l’homme n’a eu et continue à n’avoir de cesse que de chercher à s’accaparer, à s’approprier ce qu’il n’a pas mais que possède la femme. On arrivera sûrement à se passer de nos ventres (la recherche sur les incubateurs, les couveuses artificielles et autres substituts va bon train), on ne pourra jamais se passer de nos ovules. (On peut par contre se passer du sperme : quand bien même, par la parthénogenèse, ne peuvent naître que des filles, après tout, pourquoi ne pas aspirer à un monde peuplé majoritairement de femmes ?)

Il y a plus grave. De plus en plus se manifeste la volonté de passer commande d’un enfant parfait, un enfant sur mesure : ne sont pas loin les lebensborn mis en place par le régime nazi, et les prétentions de l’eugénisme. Serait-il déplacé de rappeler qu’il existe des institutions comme l’adoption, ou le parrainage ?

Tout aussi préoccupante sinon plus est la question du « DROIT DE l’enfant ». Un droit menacé. Or nous, féministes, nous nous devons de protéger cet être qui, bien souvent et en dépit des nombreux accords internationaux signés de par le monde, est à la merci des adultes.

Pendant la grossesse, des liens s’établissent entre le fœtus et la mère. Le futur bébé est sensible aux sons, à la parole – ce qui prépare le terrain à son apprentissage du langage; ainsi, des comptines entendues alors et répétées lorsqu’il prend sa tétée accélèrent les battements de son cœur, etc. Bref, quelles traces la vie in utero laisse-t-elle sur la psyché de l’enfant? Et plus tard, lorsqu’il sera en quête de son identité, comment ne pas lui répondre qu’on l’a acheté au Grand Marché des Enfants? Etc., etc. Autant de points à approfondir avant d’aller plus loin : nous n’avons pas le droit d’hypothéquer ainsi l’avenir d’un être humain.

La chose est claire : les hommes n’auront de cesse qu’ils se seront approprié le processus complet de la reproduction. Question d’éthique ? Bien plutôt, d’abord et avant tout, question de féminisme. Car le monstre entrepreneurial, néolibéral et patriarcal est en train de siphonner toute notre féminine « substantifique moelle ».

Andrée Yanacopoulo, PDF Québec

jeudi 6 août 2015

De quelques hommes remarquables

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Platon, dans sa République, prône l’égalité entre les hommes et les femmes au nom de la justice sociale – sans plus. Mais il y eut Aristophane. Et depuis, bien plus tard, d’autres hommes qui, eux, sont allés bien plus loin…



Aristophane (Athènes, vers 445 av. JC – Delphes, vers 375 av. JC)





Dramaturge prolixe dont seules onze comédies sur la quarantaine qu’il a écrites et fait jouer nous sont parvenues, ami de Socrate qu’il ne se gêne pas pour moquer dans ses pièces, il vise avant tout à faire rire, mais sans le vouloir nous instruit fortement sur tous les détails de la vie en Grèce à son époque. Renversant délibérément les rôles sexuels traditionnels de son temps, il nous montre des femmes décidées à tout, qui se révoltent contre la domination des hommes : dans Lysistrata (411 av. JC), elles décident de faire la grève dudit devoir conjugal, s’emparent de l’Acropole; dans L’Assemblée des femmes (vers 392 av. JC), elles prennent de court les hommes et décident dès l’aube des mesures à entreprendre pour sauver la cité; dans Les Thesmosphories (vers 411 av. J.), elles se vengent contre Euripide et sa misogynie… Riez, riez, il en restera toujours quelque chose…


François Poullain de la Barre (Paris, 1647 – Genève, 1725)



Prêtre catholique converti au calvinisme, il s’exile à Genève trois ans après la révocation par Louis XIV de l’Édit de Nantes en 1685 - cet édit qu’avait promulgué Henri IV en 1598 dans le but de mettre fin aux guerres de religion entre catholiques et protestants. Il est convaincu que « l’esprit n’a pas de sexe », que les femmes considérées selon les principes de la saine philosophie sont autant capables que les hommes de toutes sortes de connaissances. C’est ce qu’il développe longuement dans ses ouvrages : De l’égalité des deux sexes. Discours physique et moral, où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés (1673), De l’éducation des dames pour la conduite de l’esprit dans les sciences et la religion, entretiens (1674), De l’excellence des hommes contre l’égalité des sexes (1675). « Jusqu’ici, écrit-il, chez tous les peuples, l’inégalité légale a existé entre les hommes et les femmes. […] Je demande maintenant […] que surtout on me montre entre les hommes et les femmes une différence naturelle, qui puisse légitimement fonder l’existence du droit. »



Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (Ribemont, 1743 – Bourg-la-Reine, 1794)



Brillant mathématicien dans ses jeunes années (il jette les bases de ce qui deviendra l’analyse statistique, puis publie dans le domaine du calcul intégral des travaux acclamés par ses pairs) il est, vers la trentaine, approché par Turgot et entre en politique. Il va rapidement s’engager dans la défense des Noirs, des femmes, des miséreux, et fait entre autres paraître le 3 juillet 1790 un texte d’une dizaine de pages intitulé Sur l’admission des femmes au droit de cité : « Est-il une plus forte preuve du pouvoir de l’habitude, même sur les hommes éclairés. Que de voir invoquer le principe de l’égalité des droits en faveur de deux ou trois cents hommes qu’un préjugé absurde en avait privés, et l’oublier à l’égard de douze millions de femmes? » « […] aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes; et celui qui vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré les siens. »



John Stuart Mill (Londres, 1806 – Avignon, 1873)



Enfant précoce grâce à l’éducation que lui donna son père, lui-même philosophe et économiste reconnu, il prône la théorie utilitariste de son parrain Jeremy Bentham sous la forme d’une morale qu’il appelle « la théorie du bonheur ». Partisan de l’égalité des sexes, il publie en 1869 un texte traduit en français sous le titre De l’assujettissement des femmes (un temps connu comme De la sujétion des femmes). « Je crois que les relations sociales des deux sexes qui subordonnent un sexe à l’autre au nom de la loi, sont mauvaises en elles-mêmes et forment aujourd’hui l’un des principaux obstacles qui s’opposent au progrès de l’humanité; je crois qu’elles doivent faire place à une égalité parfaite, sans privilège ni pouvoir pour un sexe, comme sans incapacité pour l’autre. » « […] l’opinion favorable au système actuel, qui subordonne le sexe faible au sexe fort, ne repose que sur la théorie; on n’en a jamais essayé d’autre, et l’on ne peut prétendre que l’expérience, ce que l’on regarde généralement comme l’opposé de la théorie, ait prononcé. »


Andrée Yanacopoulo


vendredi 10 juillet 2015

De la dite islamophobie

« Islamophobie » : un mot qui circule beaucoup de nos jours, un mot in.

Que veut-il dire au juste ? Par « phobie », on entend la peur, le rejet, l’aversion. Par « islam », on désigne la religion musulmane : notez la minuscule. Si, en plus de la religion, on veut parler globalement des peuples qui la professent et de la culture par elle engendrée, on parlera de « l’Islam » : noter la majuscule. Parler d’islamophobie, c’est donc évoquer à la fois l’islam et l’Islam – et c’est là que la confusion commence. De plus, l’usage de ce terme a pris des proportions telles que, par pur automatisme social, on mêle tout : l’immense majorité des simples pratiquants, les radicaux, les intégristes et la violence destructrice des djihadistes, ouvrant ainsi la porte à la discrimination ethnique et/ou religieuse, voire au racisme. Il est donc devenu nécessaire d’en rappeler et l’histoire et le sens.

Utilisé, semble-t-il, dans quelques travaux remontant au début du XXe siècle (ce serait les Français qui l’auraient introduit), « islamophobe » et « islamophobie » ont, chose sûre, été admis dans Le Petit Robert en 2005. De fait, lorsqu’en 1979, le régime du shah d’Iran a été renversé et qu’est née, sous l’influence de l’ayatollah Khomeini, une république islamique pure et dure, les femmes qui s’opposaient au port du tchador se sont fait accuser de ne pas respecter la religion musulmane – d’être par voie de conséquence islamophobes. Avec les attentats du 11 septembre 2001 (New York), du 11 mars 2004 (Madrid) et des 7 et 21 juillet 2007 (Londres), alors que, horrifié, le monde entier en dénonçait les auteurs et la religion dont ils se prévalaient, les accusés, c’est-à-dire les terroristes, se sont faits de plus en plus accusateurs – et la vogue du terme n’a fait que grandir. C’est donc bien des fous d’Allah, de ceux qui nous ramènent des siècles en arrière, aux heures les plus sombres de l’histoire de l’Occident à savoir celles des invasions barbares de l’empire romain, que nous vient cette appellation.

Malheureusement, la peur de voir se répéter de tels massacres a étendu la suspicion à quiconque se réclamait de la religion mahométane, car les actes et les paroles de ces extrémistes ont jeté le discrédit sur l’ensemble de la communauté musulmane, quant à elle paisible – et d’ailleurs ayant immigré pour justement échapper au régime islamique meurtrier de leur pays natal. On s’est vite mis à tout confondre, oubliant que bien des musulmans, simples fidèles, voire non-croyants ou non-pratiquants, en appellent aujourd’hui, par leurs déclarations, leurs textes, leurs essais, etc., à la tolérance, à la liberté, au respect d’autrui sous toutes ses formes, à l’universalité de la pensée. Ce sont eux les authentiques descendants spirituels de cet Islam qui, entre le VIIIe et le XVe siècles – une période que nous, nous qualifions d’« obscur Moyen-Âge » – était occupé à déchiffrer et traduire d’importants manuscrits grecs et indiens au bénéfice du savoir universel, et faisait en philosophie, en mathématiques, en astronomie, en physiologie, etc., d’importantes découvertes scientifiques. Eux aussi, ne l’oublions pas, sont victimes de la terreur islamique, de la « guerre sainte » menée par les djihadistes à l’encontre de tous ceux et celles qui n’acceptent pas leur vision.

Pour ma part, je me suis, faute de mieux, forgé un synonyme, un mot de remplacement qui me paraît éloquent : « barbarophobie ». Or voilà que, il y a quelques jours seulement, je l’ai retrouvé sous la plume d’un historien traitant de la fin de l’empire romain, lorsque ce dernier fut, au Ve siècle, envahi par les Goths, les Huns, les Alains, les Wisigoths, etc. !

« Islamophobie » : un mot à éliminer de notre vocabulaire, un mot out.

mercredi 13 mai 2015

De quelques femmes remarquables - 2

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Aujourd’hui, des femmes remarquables peu connues… et ne se revendiquant pas comme féministes! Bien sûr qu’il y en a eu!

Et après ?



Maria Montessori (Chiaravalle, Italie, 1870 - Noordwijk am Zee, Pays-Bas, 1952)





Bien que diplômée en médecine (en 1896), c’est à l’éducation qu’elle veut se consacrer. Elle donne ses soins aux enfants pauvres, aux défavorisés que personne ne peut ou ne veut prendre en charge. Peu à peu, elle développe ses activités et se consacre aux déficients (enfants retardés sur le plan intellectuel ou atteints d’autisme). Puis, le succès aidant, elle en vient à s’occuper d’enfants normaux, pour lesquels elle met véritablement au point sa méthode : une méthode ouverte, basée sur les aptitudes individuelles et sur le dialogue, chacune/chacun partageant avec les autres son savoir-faire (enseignement mutuel) – bref, une éducation personnalisée, adaptée aux aptitudes et aux talents personnels. On compte aujourd’hui, de par le monde, plus de 20 000 écoles qui portent son nom.


Barbara McClinclock (Hartford, 1901- New York, 1992)



Une variété rare de scientifique, un genre en voie d’extinction : cette spécialiste en cytogénétique a, pendant quarante ans, en solitaire et en dépit de toutes les injustices subies au long de sa carrière parce que femme dans un milieu à forte prédominance masculine, observé le comportement du génome du maïs au cours du phénomène de la reproduction. Elle a montré que, loin d’être à jamais fixé, le génome est sujet à modifications : certains de ses éléments (transposons) se déplacent et vont s’insérer ailleurs dans la chaîne. C’était là une découverte révolutionnaire, qui devait asseoir à jamais l’influence du milieu sur le donné génétique et expliquer ainsi l’évolution du vivant et la biodiversité. Elle est, jusqu’à ce jour, la seule femme à avoir été la récipiendaire unique du Prix Nobel de médecine ou physiologie.



Lucille Teasdale (Montréal, 1929 – Besana in Brianza, 1996)



Médecin spécialisée en chirurgie (ce qui est rare à l’époque), elle rencontre au cours de ses études un Italien, le Dr Pietro Conti, dont l’ambition est d’aller pratiquer en Afrique, dans le nord de l’Ouganda (le pays acquerra son indépendance en 1961). Elle l’y accompagne, puis l’épouse. Ensemble, ils revitalisent ce qui n’était qu’un dispensaire et qui deviendra, grâce à leurs soins constants, l’hôpital St. Mary’s Lacor, à Gulu. Puis ils lui adjoignent une école d’infirmière, y font donner des cours pour éducateurs dans le domaine de la santé. C’est en pratiquant une opération que, ses gants s’étant déchirés, elle sera contaminée par le sang d’un malade porteur du VIH (virus de l’immunodéficience humaine). Retirée dans une commune de la Lombardie, au nord de l’Italie, elle y mourra du sida.



Anna Walentynowicz (Rowne, aujourd’hui en Ukraine, 1929 - Smolensk, 2010)




Opératrice des grues durant de longues années dans les chantiers navals de Gdańsk (Pologne), elle est de toutes les grèves. Inlassable, elle regroupe les ouvriers en leur faisant prendre conscience de leurs droits. On est sous le joug communiste, les activités associatives sont mal vues par le pouvoir, et elle finit par être licenciée en 1980, à cinq mois de sa retraite. Cette injustice manifeste entraîne une grève massive des travailleurs et la cofondation, par elle et par Lech Walesa, du premier syndicat autonome à voir le jour sous un régime communiste : Solidarność. Elle sera des 96 passagers appelés à périr lors de l’accident de l’avion qui transportait une délégation polonaise (le président du pays y compris) partie rendre hommage aux victimes de Katyn.


Andrée Yanacopoulo


vendredi 27 mars 2015

De la transidentité

De la transidentité



Je suis « Je » mais aussi « Nous ». Mes comportements, ma façon de penser, mes aspirations sont à la fois miennes propres et influencées, voire façonnées, par ceux et celles avec qui je vis, bref, à la fois je leur ressemble et je m’en différencie. Ce qu’exprime très bien le mot « identité » – ce mot qui, comme quelques rares autres (défendre, desservir), veut dire à la fois une chose et son contraire : « identité » me renvoie à  la « similitude » entre deux objets, mais aussi à la « spécificité » de tel ou tel objet.

Pourquoi et comment sommes-nous qui nous sommes? Répondre par la classique question «hérédité ou culture? » n’a plus de sens, on le sait, car si l’une et l’autre interviennent, ce n’est pas en simplement s’additionnant, c’est  en  interagissant de façon incessante l’une sur l’autre. Mais alors, quel en est le mécanisme au plan organique, physiologique? Autrement dit, quelles relations le cerveau, dans son développement, entretient-il avec le milieu? Les cellules nerveuses cérébrales, dites neurones, communiquent entre elles par des canaux de transmission fort complexes, fort élaborés, qu’on appelle les synapses. Selon  l’éducation, le vécu, les hasards de la vie, ces synapses se construisent ou se détruisent, en conséquence de quoi des capacités, des compétences apparaissent ou disparaissent : on a affaire à un ensemble dynamique, à un processus continu.  Jusqu’à la puberté, la production de synapses est maintenue à sa valeur maximale, c’est le temps où l’individu fait  ses apprentissages (sensoriel, cognitif, moteur). Puis, brusquement, 40% des synapses, on ne sait trop pourquoi, disparaissent, signant la perte définitive d’un certain nombre d’aptitudes à l’acquisition d’apprentissages nouveaux. Et à la vieillesse, on assiste à la perte massive de ces synapses.
 
Ainsi donc, à mesure que nous grandissons, nos expériences s’inscrivent littéralement dans notre cerveau pour former avec notre donné génétique un complexe indissociable, qui nous est propre et qui va, avec le temps, conditionner  nos façons de penser, de réagir, de sentir, bref, notre personnalité, pour faire de nous un être à nul autre réductible. Un être qui porte fortement l’empreinte, d’abord familiale, de son passé.  Mais aussi celle de l’environnement : la culture, les normes comportementales qui en émanent, imposent des comportements différents selon diverses variables dont principalement le sexe (du moins en l’état actuel des choses) : comme  la sélection opérée par le cerveau reflète les influences reçues et les expériences vécues, le processus dit d’individuation prendra des voies différentes selon qu’on est fille ou garçon : on deviendra  « femme » ou « homme », un être affecté d’attributs socialement reconnus, venus se mouler sur des caractéristiques qui lui sont propres.

Ainsi donc, pas plus que le sexe biologique mais pour d’autres raisons, le sexe social ne peut se balayer à la commande, car il est très fortement inscrit à la fois dans la psyché et dans le corps. Voilà pourquoi un transgenre ne peut être véritablement du sexe auquel il/elle prétend : un simple coup de dés ne saurait abolir l’homme ou la femme que le temps a fait tel qu’il/elle est. 

In cauda venenum,

Andrée Yanacopoulo, PDF Québec

lundi 2 mars 2015

De quelques femmes remarquables - 1

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Il y en a tellement !
Il y en a tellement eu !
Sans compter toutes ces femmes de l’ombre dont l’histoire n’a pas, ou si peu, retenu le nom et qui pourtant…



Olympe de Gouges (Montauban, 1748-Paris, 1793)



De son vrai nom Marie Gouze, elle se présente comme une femme de lettres. Ses œuvres (roman, théâtre) sont mineures, mais son attention aux problèmes de son époque est remarquable, et c’est à l’occasion des événements de la Révolution française qu’elle va révéler ses qualités d’énergie, de courage et de sympathie avec les délaissés et les opprimés. Elle appelle en 1789 à la création d’une « maison de charité » réservée aux femmes, publie en 1791 les dix-sept articles d’une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, dédiée à la reine Marie-Antoinette, dans laquelle elle réclame l’égalité entre hommes et femmes : « Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles », « Dans les siècles de corruption, vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes ». « Femme, réveille-toi! », et puisque nous avons « le droit de monter sur l’échafaud », obtenons celui de « monter à la tribune ». Olympe de Gouges ne jouira jamais que du premier : le 3 novembre 1793, la guillotine lui fera un sort.


Éva Circé-Côté (Montréal 1871-Montréal, 1949)



Musicienne, poète, peintre, première bibliothécaire de la première bibliothèque publique de Montréal, elle s’affirma de plus en plus comme chroniqueuse et journaliste. Usant de pseudonymes divers (masculins la plupart du temps, ainsi le voulait l’époque) qui retarderont la découverte de son œuvre, elle ne craint pas d’apostropher, et parfois vertement, le monde politique, d’interpeler la hiérarchie religieuse, de prôner la paix et le désarmement, de dénoncer la corruption politique, d’exhorter les femmes à travailler hors de chez elle, de réclamer à grands cris « l’instruction à la portée de tout le monde », de railler la Société Royale du Canada, « figuier desséché » qu’elle compare au mariage (« l’une est tombeau de la gloire, l’autre de l’amour »)… Bref, une journaliste comme on aimerait en avoir de nos jours.



Alexandra David-Néel (Saint-Mandé, 1868-Digne, 1969)



Après avoir entamé une carrière de cantatrice (elle se produira aux opéras d’Athènes et de Tunis), elle épouse à trente-six ans son amant Alexandre Néel. Décidée à ne pas avoir d’enfants, elle plante là un beau jour son époux pour partir seule explorer l’Inde. Bouddhiste de cœur, elle ira rencontrer le 13e Dalaï Lama en exil à Kalimpong (au pied de l’Himalaya), puis s’établira au monastère de Lachen dont le supérieur deviendra son maître spirituel. Ses lettres à Alexandre, qui fourmillent de détails passionnants, constituent un véritable journal de voyage (tome 1 : 1904-1917, tome 2 : 1918-1940), d’ailleurs publié comme tel. Au demeurant féministe à sa manière, si elle en veut aux hommes, elle n’est pas sans épargner les femmes : « Si elles étaient différentes, elles donneraient une autre éducation à leurs fils. »



Maryam Mirzakhani (Téhéran, 1977 -)



Elle a très tôt manifesté des dons exceptionnels qui ont obligé à lui faire suivre un enseignement pour surdoués. Détentrice d’un doctorat de l’université Harvard, particulièrement apte à manipuler des concepts abstraits (elle est, selon ses pairs, d’une « créativité exceptionnelle »), elle travaille essentiellement dans le champ des mathématiques pures (compréhension de la symétrie des surfaces incurvées). En 2014, elle est, à 37 ans, la première femme à se voir remettre la médaille Fields, équivalent du prix Nobel. Ses champs de recherche, appelés à un grand avenir, sont l’espace de Teichmüller, la géométrie hyperbolique, la théorie ergodique, l'espace de modules et la géométrie symplectique. Cela vous dit sûrement quelque chose…


Andrée Yanacopoulo